Olympe et Zola

[Billet intimiste et particulièrement long.]

Soudain, le rêve de la petite fille, celle qui passait ses vacances chez son Papi agriculteur, allait pouvoir s’accomplir. Rêve de la petite fille devenue une femme, et nourrissant toujours la même profonde connexion avec les animaux, et qui avait en vain essayé de sauver un veau de l’abattoir, deux années plus tôt… Là, elle allait sauver plus d’une trentaine d’animaux !!! Et par la même occasion, sauver le paysan lui aussi, de son épouvantable condition de bourreau malgré lui !!! Et un message extraordinaire serait délivré au monde : un éleveur ne veut plus exploiter, ne veut plus tuer !!!

Cet éleveur, Tonio, était déjà devenu végétarien, pour sa santé, et par souci écologique. Il était tombé amoureux du projet Eotopia, et puisque notre philosophie l’exigeait, alors d’accord, il souhaitait devenir végane. Bon, il avait fallu lui expliquer et réexpliquer tout ce que cela signifiait. Il avait mis du temps à comprendre que cela impliquait de ne plus tuer. Ni d’agneau, ni de veau, ni de chaton, ni de mouche. Parfois encore, il frappait une vache, ou pouvait s’exclamer : « Prêle, de tout façon, elle va finir à l’abattoir ! » Mais on réexpliquait. On précisait, à chaque fois : « On ne veut rien t’imposer. On veut que tu comprennes, que ça vienne de toi. Pas pour nous faire plaisir. Tu as choisi d’accueillir Eotopia pour t’aider à passer en permaculture. Mais Eotopia, cela veut dire respecter tous les êtres vivants. Même les campagnols qui retournent le terrain. Mais les bébés chats qui font des crottes dans ta ferme… » Il se justifiait, on avait honte de le perturber autant, de nous poser en détenteurs d’une morale, de lui demander de changer autant de choses, si vite… Il disait de nouveau, avec son accent chantant des Pyrénées, qu’il n’y avait pas de problème, et que lorsque nous serions là, tout le temps sur place, ce serait plus facile… On voulait le croire… il avait l’air si épanoui, nous à ses côtés…

… sauf quand il ignorait que nous le regardions, et qu’alors on le surprenait à donner un coup à Marquisette, la belle et triste Aubrac, en pleine figure, ou à hurler des insultes, seul dans sa grange, à on ne sait qui…

… mais il était si surmené… dormant si peu… travaillant tellement… seul, depuis si longtemps… avec un atroce passé d’enfant battu… tout allait bientôt s’arranger : il aurait nos sourires, notre énergie, il n’aurait plus que quelques bêtes, enfin il pourrait se reposer un peu… enfin les animaux échapperaient à sa violence…

Marquisette et Prêle

Depuis toute petite, je ne supporte pas la souffrance, et plus particulièrement, celle perpétrée sur les animaux. Je me suis toujours sentie intimement reliée à eux. Enfant, je passais mon temps à demander à mon Papi pourquoi les cochons et les lapins devaient rester en prison, eux qui ne rêvaient que de liberté, de mouvement, de découvertes, de joie et de relations tendres. Je questionnais ma mère sur la mort des animaux que nous mangions… Le plus beau jour de ma vie : quand je suis revenue avec un chien et deux chats d’un refuge ; l’immense espoir, empli de l’appréhension de l’inconnu, que je pouvais lire dans leurs regards intenses me submergeait d’émotion. Le second plus beau jour de ma vie, c’était il y a quelques semaines seulement, quand Dominique, propriétaire du refuge Le Domaine des Douages, m’a annoncé qu’elle serait ravie d’accueillir… tous les moutons !!! Mon cœur bondissait de joie, j’avais envie de l’embrasser !!! Au contraire, le jour, ou plutôt les mois, les plus tristes de ma vie, furent ceux qui ont précédé et suivi la mort, dans des conditions dramatiques, de mon chat Riri… mais les jours que je vis en ce moment, résonnent aussi comme les plus profondément tristes de ma vie…

… Car les presque trente moutons et vaches que j’ai côtoyé-e-s quelques temps chez Tonio ne seront finalement pas sauvé-e-s.

Pourtant... j’avais trouvé des refuges pour les accueillir presque tous – seuls les taureaux mâles, non castrés, ainsi que la vache Marquisette, parce qu’Aubrac, une race réputée « de caractère », demeuraient pour le moment « incasables », représentant un « potentiel danger »… J’avais envoyé des photos, des descriptifs, je m’étais renseignée sur les prix des transporteurs, sur la prophylaxie obligatoire, etc… J’avais parlé et parlé avec Tonio pour m’assurer qu’il comprenait… notre petit groupe avait  convenu au consensus que cinq femelles highland et cinq brebis de son choix resteraient avec nous, pour vivre librement, juste pour le plaisir de vivre…

Pourtant... j’avais promis aux animaux qu’ils allaient connaître une belle vie, sans plus être exploités, sans plus, pour certains, être enfermés nuit et jour dans l’obscurité, la saleté, l’absence d’espace, et… sans abattoir à la clé !!! Nous avions échangé des regards emplis d’amour et d’espoir. J’étais certaine de revoir Vaillant, agneau que nous avions sauvé d’une mort annoncée. Sa maman, à cause d’une mammite, ne pouvait l’allaiter. Tonio avait déclaré, d’un ton détaché, qu’il allait donc mourir de faim !!! Sur les conseils de Dominique, du Domaine des Douages, contactée en urgence... nous sommes allés chez le vétérinaire, chercher de quoi le nourrir, et lui avons donné le biberon…

Vaillant… je t’aime… 

Avec Vaillant 

J’ai dû rappeler les refuges. J’ai dû entendre la profonde déception et la tristesse de Dominique, Morlind, Yolande, Laureen…

Je me suis sentie si honteuse…

Pour Tonio, il y avait eu cette chance énorme : ne plus exploiter ces animaux, ne plus rien leur demander, ne plus exiger, ne plus frapper, engueuler, obliger à faire ceci ou cela, ne plus tuer par procuration. Il y avait eu cette chance énorme : leur offrir des refuges, des endroits où des gens donnent gratuitement leur temps pour entourer d’amour et de bons soins des non-humains. Enfin faire quelque chose de bien de sa vie, enfin offrir quelque chose de superbe à La Vie.

De mon côté, il y aurait eu… tenter de rattraper un peu les erreurs de mon Papi, de mon côté, il y aurait eu… rembourser un peu de l’énorme dette que j’ai contractée à me nourrir pendant tant d’années de corps, de souffrance, l’énorme dette à simplement faire partie des humain-e-s.

Personne n’est obligé d'exercer un métier fondé sur l’exploitation d’individus et sur leur mort. Cela, tout le monde le sait. On a toujours le choix. Il existe des milliers de voies honorables pour « gagner sa vie ». Pour vivre, tout simplement.

C’est ce que j’ai écrit à Tonio, hier.

… Mais je ne crois pas à ces mots.  En fait, je ne crois pas qu’on ait jamais le choix de quoi que ce soit. Nous ne sommes que poussé-e-s par les influences, contraint-e-s à ressentir désirs et répulsions en fonction d’une foultitude de facteurs qui nous échappent, nous croyons décider, imaginer, évoluer et réfléchir quand nous ne faisons que reproduire et reproduire. Je ne crois pas non plus savoir quoi que ce soit. Quelle prétention de ma part, d’affirmer que tel parcours de vie serait meilleur qu’un autre !...Et... comment savoir avec certitude ce qui est juste, ce qu’il adviendra de telle ou telle action ??... 

Nous avons appris par la suite que Tonio nous avais menti, manipulé-e-s, caché des informations capitales sur sa situation juridique, qu’en vérité il comptait sur nous pour rembourser ses dettes, ce que nous avions commencé à faire. Nous aurions peut-être pu continuer. Mais pas dans les mensonges.  Pas dans les reproches perpétuels non plus, pas dans une violence verbale qu’il avait de plus en plus de mal à contenir.

Nous ne retournerons donc jamais chez Tonio. Je ne reverrai plus jamais Vaillant, Prêle, Marquisette, Ode, Olympe, Paillette et toutes ces autres petites personnes aux regards si intenses, si poignants, si curieux de tout, si craintifs et si doux…

Je ne connaîtrai jamais l’infini bonheur d’observer la crainte se transformer en confiance et joie…

Quelques brebis

Tout récemment, je me suis demandé pourquoi l’idée de retourner chez Tonio, jusqu’à ce que les animaux partent pour des refuges, ne m’avait pas effleurée… pourquoi n’ai-je pas fait l'effort de juste envisager de retourner et rester à la ferme le temps de libérer les animaux, pourquoi ai-je pensé qu'il était désormais impossible de les libérer au seul motif que la loi stipule que Tonio en est le "possesseur", et aussi parce que sinon, il n'aurait plus de "gagne-pain", en bref, pourquoi ai-je voulu respecter une loi fabriquée par et pour les seul-e-s humain-e-s, et pourquoi ai-je estimé qu'un seul individu, parce qu'humain, avait plus de valeur qu'une trentaine de non-humain-e-s ??...

... parce que j'ai un résidu de spécisme, parce qu'aussi, je manque de courage... cela aurait pris encore beaucoup de mon temps, de mon énergie, et m'aurait poussée à expérimenter directement une certaine violence, celle de manipuler quelqu'un pour une idée de la justice et du bonheur... ce dont je me méfie beaucoup...

... parce qu’aussi, au fond de moi, et comme écrit plus haut… je sais que je ne sais rien… comment savoir si le résultat de mon engagement n’aurait pas été pire, si Tonio n’aurait pas, alors, nourri une telle colère que des choses pires seraient advenues, comme la vente de son terrain à un exploitant industriel de veaux, de cochons ou de poules, par exemple ??...

Cela demeure : au moment où c’était possible, de l’amour a été transmis.

Cet amour ne peut mourir, il est en Vaillant, il est en moi, il est même en Tonio.

Il a toujours été.

Cela demeure aussi : je n’ai rien d’une Sauveuse - cette expérience me ramène à l’humilité.

…………….

Si vous souhaitez exprimer de la gratitude aux personnes magnifiques qui œuvrent dans les refuges et qui étaient prêtes à accueillir “nos” animaux, par des dons de mots, d’argent ou de présence :
- le domaine des douages
- la ferme des rescapés
- le sanctuaire d’avalon
- le petit refuge dans la prairie